II) Le service d'autrui ou d'une cause.
1) Servir le pays.
Aux Six-Duchés, l'héritier du royaume est d'abord, tout pendant que son père règne, celui qu'on appelle le roi-servant et ce titre et son éducation le portent à se dévouer à son pays, aux dépens même de sa propre vie comme l'illustre si bien le roi Vérité. Il est aussi significatif que la reine Kettricken appellera son fils Devoir alors que le frère rival et félon de Vérité s'appelait Royal. Elevé par une mère orgueilleuse, Royal ne voulait le pouvoir pour le pouvoir et il ne sera jamais considéré par l'ensemble de la famille royale comme un successeur possible pour Subtil. La royauté n'est pas synonyme de faste ni de richesse mais de dévouement à son peuple.
L'exemple le plus significatif du monarque au service de son peuple, avant le sacrifice de Vérité, est ce qui se vit au Royaume des Montagnes. Lorsque Fitz s'y rend avec Royal pour aller négocier le mariage de Vérité et Kettricken, il ne comprend que tardivement que les personnes qui les ont si patiemment guidés et si aimablement servis n'étaient autres que les membres de la famille royale:
"toutes observaient la tradition de Jhaampe: elles servaient leur peuple"
(page 435 de L'Assassin Royal, tome 1)
Par ailleurs, le titre du souverain est très particulier: le roi se dit l'oblat de son peuple, ce qui, là encore, est extrêmement révélateur d'un état d'esprit qui ne correspond en rien à une monarchie autoritaire ni même classique. On est loin par exemple du monarque de Jamaillia, à la fois frivole, incompétent et orgueilleux.
2) Fitz
Lié officieusement à la famille royale, Fitz incarne lui aussi le service à son peuple. D'abord instrument peu enthousiaste formé par Umbre pour Subtil pour devenir "assassin royal", expert en espionnage et en poisons, chargé de plusieurs missions secrètes, il se dévouera par la suite de son plein gré au roi Vérité, l'aidant à artiser et partageant sa quête des Anciens en vue de gagner la guerre contre les Pirates rouges.
Toutefois, Fitz est aussi le Catalyseur du Prophète, un rôle que ni Umbre ni le pouvoir royal ne prend au sérieux mais qui va pourtant s'accentuer pour Fitz. Il arrivera un moment, sur l'île d'Aslevjal, où Fitz devra d'ailleurs choisir entre deux volontés, deux causes: celle du pouvoir royal et celle du Prophète blanc qui se sont mises à diverger. Umbre veut la tête du dragon pour servir Devoir qui l'a promise à son étrange fiancée tandis que le Prophète blanc veut sauver la vie de Glasfeu. Plus que jamais, on sent les volonté d'Umbre et du Fou lutter et rivaliser.
Déjà, à Castelcerf, le Fou avait fait promettre à Umbre qu'il laisserait Fitz libre de ses choix sur l'île d'Aslevjal:
"Donnez-moi votre parole de Loinvoyant que, le moment venu, Fitz aura la liberté d'agir selon son propre jugement"
(page 98 de L'Assassin Royal, tome 11)
Umbre a promis mais il est furieux. Pour lui, il ne fait pas de doute que Fitz suivra toujours sa volonté, sera toujours aveuglément à son service. Comme il le lui dit:
"tu es une épée, une arme que j'ai façonnée moi-même. Et il s'imagine qu'elle convient mieux à sa main!"
(page 100 de L'Assassin Royal, tome 11)
Fitz souffre de se sentir ainsi l'enjeu des deux hommes et de leur cause. Le Fou a pourtant été plus respectueux, lui, en lui disant:
"Le temps venu, je t'en fais la promesse, tu décideras seul de rester fidèle à ton serment d'allégeance aux Loinvoyant ou de sauver le monde pour moi"
(page 316 de L'Assassin Royal, tome 10)
Le choix de Fitz, nous le connaissons: rallier la cause du Fou, parce qu'il est son ami, mais aussi et peut-être surtout parce qu'il est le Prophète blanc.
3) Sauver le monde.
Le Prophète blanc ne sert pas une dynastie, il sert l'humanité: sorte de figure christique, ennemi de la violence - il ne porte jamais d'arme - il est prêt à sacrifier sa propre vie pour sauver le monde. Il est aidé dans sa tâche par son Catalyseur, celui par qui les événements prédits ou souhaités par le Prophète se réalisent. C'est ainsi qu'il explique à plusieurs reprises à un Fitz au départ un peu sceptique:
"Nous devons sauver le monde, toi et moi"
(page 212 de L'Assassin royal, tome 5)
Le Prophète blanc se dévouant à une cause qui le transcende, il n'est pas rattaché directement au service de Vérité. Il a été au service de Subtil dans son enfance sous le déguisement de fou du roi, un rôle qui d'ailleurs n'est pas sans s'accorder assez bien à sa réelle personnalité de prophète puisque, de tout temps et dans toutes les religions, le prophète est celui qu'on ne comprend pas et dont on qualifie le message divin de folie mais, depuis la mort du roi Subtil, le Fou a repris son indépendance et ne sert plus que son propre destin, suivant les prophéties et les songes qu'il a eus depuis son enfance.
Il ne perçoit pas toujours très bien ce qu'il doit faire mais il sait néanmoins qu'il doit veiller sur le royaume des Six-Duchés et son héritier. Ainsi, il se joint à la quête de Fitz qui veut retrouver son roi car la survie du royaume des Six-Duchés et la victoire contre les Pirates rouges sont un jalon indispensable à la bonne marche du monde. C'est pour cela qu'il soutient la reine Kettricken et défendra son fils, Devoir. Par la suite, son but sera plus précis et il le verra comme le point culminant de toute sa vie, le plus important: sauver Glasfeu, restaurer le règne des dragons qui seront les garants de l'équilibre du monde. Pour cela, il est prêt à sacrifier sa vie et il pense réellement trouver la mort sur l'île d'Aslevjal.
Au-delà de ces objectifs, c'est une lutte contre le Mal qu'il a engagée. Lui seul pressent la puissance maléfique de la Femme pâle, son immense volonté de destruction quand elle dirige les attaques les Pirates rouges puis sa présence inquiétante sur l'île d'Aslevjal. Depuis son enfance où, à cause d'elle, il a dû quitter son école, il la sent comme son ennemie, attachée à lui nuire.
"il existe quelqu'un, une femme, qui rêve de s'approprier le manteau du Prophète blanc et de lancer le monde sur la route de ses visions. Depuis toujours, je lutte contre cette influence"
(page 259 de L'Assassin royal, tome 7)
Elle n'est pas le vrai Prophète blanc de son époque et ses actions sont néfastes.
"son catalyseur à elle vient jeter les héros à bas. Il incite les hommes à devenir inférieurs à ce qu'ils doivent être, car là où je construirais, elle détruit, là où j'unirais, elle divise […] elle est persuadée que tout doit s'achever avant de pouvoir recommencer"
(page 263 de L'Assassin royal, tome 7)
Enfin, le rôle de la lignée des Prophètes blancs est aussi eschatologique: il est de rompre le fil du temps, de sortir du temps, de sortir de l'Histoire,
"Je savais que j'étais le Prophète blanc; je le savais depuis mon enfance, comme ceux qui m'ont élevé. J'ai grandi dans la certitude qu'un jour je partirais vers le Nord pour te trouver et qu'à nous deux nous remettrions le temps sur la bonne voie. Toute ma vie, j'ai su que tel était mon rôle"
(page 203 de L'Assassin royal, tome 5)
Caudron, une des rares personnes des Six-Duchés à avoir étudié la tradition des Prophètes blancs explique plus clairement leur rôle:
"si les prophètes échouent les uns après les autres, l'Histoire répétée du monde ira en empirant jusqu'à ce que le cycle entier du temps, soit des centaines de milliers d'années, ne soit plus que malheur et injustice."
Par contre, si les Prophètes sont écoutés, la situation du monde s'améliore et il arrivera un moment où le temps lui-même s'arrêtera. Fitz est inquiet mais elle le rassure:
"Pas la fin du monde, Tom, la fin du temps. Ils travaillent à libérer l'humanité du temps, car il nous asservit tous: le temps qui fait vieillir, le temps qui nous limite"
(page 95 de L'Assassin royal, tome 5)
Ton analyse est très fine. Ce que tu dis est extrèmement pertinent.
J'aurais ajouté un point: le renouvellement incontestable de l'expression "sauver le monde" qu'opère Robin Hobb dans ce livre.
En effet, lorsque l'expression est lâchée par le Fou pour la première fois, dans le tome 5, l'on s'attend à une lutte manichéenne contre "le Mal", à un danger immense qui menacerait l'univers où a lieu l'intrigue.
C'est la pensée du Fou à propos de "l'effet papillon" qui explique que l'on appelle ce que fait Fitz un "sauvetage de monde". La lutte est là, mais bien plus subtile que dans d'autres oeuvres. La crise est complexe, tortueuse...
Tu as tout à fait raison, à mon sens, de qualifier le Fou de figure christique. C'est très bien vu.
D'autres éléments confirment ce constat, outre le fait de ne jamais porter d'armes et de vouloir se mettre au service de l'humanité:
¤ La naissance du Fou est attendue et célébrée, à l'instar de celle de Jésus bébé (le "divin enfant" ^^).
¤ Beloved dit être parti de son temple enfant mû par un "devoir spirituel intérieur", comme s'il devait commencer un "ministère", c'est-à-dire accomplir des actes parce qu'il le devait. A ce propos, le Fou affirme être "appelé par l'Histoire", un peu comme Jésus qui s'en va sur les routes à 30 ans.
¤ Pour sauver le monde, il est nécessaire qu'il souffre une véritable Passion, dans le tome 12. Il a conscience de ses épreuves à venir, et se confie auprès de Fitz (T7, puis T12 où il parle de sa peur) qui est bouleversé, mais qui ne comprend pas cette angoisse, à l'instar des disciples au Mont des Oliviers.
¤ Puis il est humilié devant son ennemie, et torturé. La Couronne au Coq qu'on lui force à mettre me rappele justement la couronne d'épines, de même que l'exclamation de la Femme Pâle "regardez-le, votre prophète" peut faire écho au "voici le roi des Juifs" que crient les Philistins.
Par ailleurs, il s'agit d'un personnage au discours très mystique, en connexion avec un autre monde, celui des "possibles", et qui lui montrent la voie à venir. Ce qui rassemble Jésus et le Fou, c'est également le fait qu'ils se mettent tous deux au service d'un idéal, quitte à se sacrifier pour ce dernier, et que leur "parole" soit capitale dans le déroulement des évènements.
Mais une différence fondamentale demeure: jamais Beloved n'évoque un Dieu quelconque dans sa recherche de salut (car son but est eschatologique, tu as raison de le souligner). Les destinataires de sa quête ne sont que l'humanité et le Temps...