IV) A la recherche de soi-même
Les trilogies nous montrent aussi comment les personnages sont à la recherche d'eux-mêmes, de leur identité, de leur destin, que ce soit Selden Vesrit dans Ship of Destiny ou encore sa jeune sœur Malta à qui nous devons le retour du premier dragon ou, bien sûr, Fitz-Chevalerie.
1) Fitz
Fitz est enfant au début et on le voit à la recherche d'affection: il cherche à se faire des camarades de jeu à Bourg-de-Castelcerf, il s'intéresse au chien Fouinot, il s'attache aux adultes qui contribuent à son éducation. Cependant, il souffre de ne pas comprendre pourquoi Burrich ne le laisse pas établir de lien de Vif avec Fouinot car il n'a pas conscience de faire quelque chose de mal et rien de ce que peut lui dire Burrich ne peut le convaincre du contraire.
Il a aussi une relation forte avec Umbre mais, au fil du temps, il ressentira le besoin de s'affirmer par rapport à lui, de ne pas être que l'instrument qu'il a formé mais une personne autonome et libre de ses choix. Le travail d'apprenti assassin qu'on lui a imposé lui pèse mais, quand il part à la recherche de Vérité, il peut enfin s'en affranchir et c'est aussi un peu une quête de lui-même qu'il va mener car, pour la première fois, il ne se contente plus de suivre les ordres d'Umbre, il ne dépend plus de lui et il doit apprendre à décider seul de sa propre route. Cependant, face à Umbre, c'est sur l'île d'Aslevjal que Fitz va s'affirmer le plus fortement. Il se détache de l'influence d'Umbre et affirme sa liberté, y compris sa liberté de choisir les amis qu'il veut.
"Je pensais qu'Umbre voudrait s'entretenir avec moi, mais il se borna à m'adresser un regard accusateur; je crus d'abord qu'il me reprochait de n'avoir pas fait plus d'efforts pour appréhender l'inconnu, puis je compris qu'il me faisait grief de la présence du fou à mes côtés. Comme je m'apprêtai à m'écarter, j'interrompis mon mouvement avec agacement: moi seul déciderais de mes fréquentations et non Umbre."
(page 64 de L'Assassin royal, tome 12)
Séparé de Molly, c'est avec Œil-de-Nuit puis avec le Fou qu'il aura les liens affectifs les plus forts car eux seuls le comprennent vraiment et respectent sa personnalité. On peut parfois avoir l'impression que le Prophète blanc utilise son Catalyseur mais, en fait, c'est le destin qui les manipule tous les deux et le Fou fait le maximum pour protéger la liberté de Fitz. Quand, au bout de quinze ans pendant lesquels il a évité de devoir Fitz, le Fou revient vers lui, il lui dit:
"Je ne viens pas t'entraîner de nouveau là où tu ne veux pas aller, Fitz. C'est le temps qui m'amène chez toi, comme il t'a porté jusqu'ici"
(page 145 de L'Assassin royal, tome 7)
Pour Fitz, cette vie dangereuse n'est pas facile et il n'aspire qu'à une vie paisible. Il est très affecté par les souffrances qu'il a endurées; il n'est pas un solitaire mais, après les épreuves traversées à la recherche de Vérité, les cachots de Royal notamment, il aspire un moment à s'isoler. Il n'est cependant pas seul: Œil-de-Nuit est avec lui, puis son fils adoptif Heur et parfois la ménestrelle Astérie. Ce n'est qu'au bout de quinze ans qu'il ressent un besoin de sortir de cette routine. Il envisage de reprendre des voyages. Pourtant, quand le Fou réapparaît dans sa vie, tout devient différent, le quotidien est à nouveau possible à vivre.
"Alors que la visite d'Umbre n'avait suscité en moi qu'interrogations et désirs insatisfaits, la présence du fou était en elle-même une réponse et un assouvissement"
(page 137 de L'Apprenti assassin, tome 7)
En fait, on comprend que Fitz a besoin non d'une vie mouvementée mais de liens à la fois forts et sereins pour exister. Il a besoin de relations humaines, il a besoin de donner et d'aimer mais dans le cadre d'une vie paisible et le Fou l'a bien compris quand, plus tard, il lui conseillera d'aller retrouver Molly et ses enfants.
2) Alors Fitz est-il heureux à la fin de Fate's Fool?
Fitz a retrouvé son amour de jeunesse; il a fait la connaissance de sa fille Ortie même si ces retrouvailles sont pour lui et pour elle un peu décevantes; il aura plusieurs garçons à s'occuper mais Œil-de-Nuit et le Fou ne sont plus là, les deux êtres qui le comprenaient le mieux. Il n'a pas pu tout obtenir de la vie mais il sait qu'il en va généralement ainsi.
Pourtant, il avait rêvé de finir ses jours entre Molly et le Fou, alors il ne peut s'empêcher d'espérer le retour de son ami:
"je m'estime heureux de pouvoir conserver un espoir de réunion"
(page 313 de L'Apprenti assassin, tome 13)
En attendant, il continuera comme il l'a toujours fait à se dévouer aux autres, avec la paix et la sécurité en plus. Il se dit satisfait car, contrairement au Fou, il est raisonnable et il a conscience qu'il a déjà beaucoup reçu:
"je mesure le bonheur dont j'ai été gratifié par leur présence."
(page 313 de L'Assassin royal, tome 13)
Et puis, la tranquillité retrouvée, c'est déjà beaucoup.
"je commençais à en avoir un peu assez qu'on m'arrache à la mort toutes les cinq minutes."
(page 215 de L'Apprenti assassin, tome 13)
3) Etre complet
Avant de partir, le Fou a dit à Fitz:
"je t'ai vu, Fitz; je t'ai vu au milieu de ce que tu es en train de devenir. Je n'ai pas eu l'impression que tu nageais toujours dans le bonheur, mais tu m'as paru plus complet qu'avant."
(page 218 de L'Assassin royal, tome 13)
et encore:
"C'est donc une longue et heureuse existence qui m'attend désormais, comme le chantent les ménestrels?"
Un pli amer tordit sa bouche et il secoua la tête.
"Tu vivras au milieu de gens qui t'aimeront et attendront beaucoup de toi; ça te compliquera épouvantablement l'existence et tu passeras une moitié de ton temps à te ronger les sangs pour eux, l'autre à t'en agacer et à en savourer le bonheur."
(page 215 de L'Assassin royal, tome 13)
Le Fou ne peut pas garantir le bonheur à Fitz mais il peut lui permettre de redevenir complet. Il a bien vu que depuis que Fitz a laissé à la Fille-au-dragon certains de ses souvenirs qui le faisaient souffrir, il ne peut plus vivre pleinement, il se tient à l'écart de la vie du monde qui l'entoure. Fitz lui-même en est bien conscient puisqu'il veut prévenir le Fou:
"Quand tu estompes la douleur et que tu te caches d'elle…"
mais le Fou peut finir sa phrase:
"Tu estompes aussi tes joies"
(page 126 de L'Assassin royal, tome 13)
C'est pourquoi il va obtenir du dragon de pierre qu'il rende ses souvenirs à Fitz. Celui-ci redevient alors "complet" et toute la nature lui redevient perceptible dans tous ses détails et toute sa splendeur: chaque feuille finement ciselée, chaque oiseau, chaque rayon de soleil. Fitz n'avait même pas conscience d'avoir perdu tout cela.
Cette notion d'être complet se trouvait déjà dans Ship of Destiny avec le personnage de Parangon: le bateau-dragon chargé des souvenirs douloureux de Kennit est longtemps écartelé et on le dit atteint de folie, jusqu'à ce que, grâce à l'attention patiente d'Ambre, après la mort de Kennit sur son pont, il retrouve son unité perdue. Etre entier, ce n'est pas comme le fait Kennit rejeter ses souvenirs et vouloir engloutir Parangon pour faire disparaître avec lui toute trace du passé, c'est s'accepter soi-même, accepter son passé avec son lot de souffrances.
4) Le fou
Le Fou est arrivé lui aussi enfant à Castelcerf. De même que Fitz, les circonstances l'ont séparé de l'affection de sa famille et même de ses maîtres; il doit se construire seul. Toutefois, ce qui prime pour lui, c'est sa conscience nette d'être le Prophète blanc, même s'il ne sait pas ce que cela implique ni ce qu'il doit faire.
C'est toute la difficulté de sa situation: être toujours entre certitude et incertitudes: certitude de devoir veiller sur le royaume et son héritier, certitude que Fitz est son Catalyseur, incertitude sur les moyens à utiliser, les chemins à suivre.
Psychologiquement, le Fou est assez complexe. Il est secret, ne livre que peu de choses de lui, de son passé, de ses pensées, de ses projets. En même temps, il est très sociable. Sire Doré est très recherché et populaire, à l'aise avec ses pairs. Mais, en fait, il ne livrera rien de lui-même. Peu lui importe même les rumeurs. Quand Astérie le prend pour une femme, il n'a même pas envie de la détromper. Il ne se défendra des attaques de Civil que parce qu'il sait que cela tient à cœur à Fitz. Dans les Liveships Traders, sous les traits d'Ambre, il dit d'ailleurs à Parangon qu'il ne se laissera plus jamais influencer par l'opinion qu'ont les gens sur lui. C'est un caractère indépendant qui n'obéit qu'à lui-même. Cependant, lui non plus n'est pas un solitaire. Ambre se plaint auprès de Parangon de sa solitude et le Fou se passe difficilement de la présence de Fitz.
Son caractère est assez enjoué. Il n'a jamais eu la gravité, le sérieux, le caractère anxieux de Fitz. Le Fou a bien choisi son premier personnage: fou du roi, il s'amuse d'un rien, il fait des jeux de mots et des cabrioles. En même temps, il a une vie intérieure intense: ses sentiments pour Fitz sont profonds, "sans limites" dit-il. Son angoisse sera bien sûr très forte sur l'île d'Aslevjal car il pressent sa mort mais il connaît aussi des joies profondes, des moments d'exaltation, d'enthousiasme. Ainsi, juste après avoir eu la vision de la jeune fille portant la Couronne aux coqs, il est rempli d'une joie exubérante:
"Il effectua le saut périlleux que j'avais attendu plus tôt, atterri sur ses pieds, fit une profonde révérence et se remit à éclater d'un rire exultant. Nous le regardions tous, ahuris."
(page 91 de L'Assassin royal, tome 6)
Il est vrai que ce moment est important pour lui, c'est un des rares moments où il lui est davantage conforté dans sa mission et sent qu'il est sur la bonne voie. Il ressent une grande jubilation et une certitude, sans doute parce que, même s'il ne le sait pas encore, cette couronne est liée au monde des Anciens et des dragons.
"Je n'ai jamais rien ressenti de tel depuis mon enfance. Cette certitude, cette puissance! […] Non seulement nous nous trouvons à l'endroit où nous devons nous trouver, mais nous sommes aussi au moment où nous devons y être"
(page 91 de L'assassin royal, tome6)
Quand, par son voyage sous l'identité d'Ambre, il aura appris l'existence de Tintaglia et qu'il entendra parler du dragon Glasfeu, il comprendra alors plus clairement que jamais quelle est sa mission: aider à la renaissance de l'espèce des dragons.
Cette dernière mission menée à bien grâce à l'aide de Fitz, le Fou partira avec l'Homme noir car il est à un moment charnière de sa longue existence, non à un aboutissement comme Fitz. Il se rend compte qu'il a encore beaucoup de choses à faire et à découvrir sur lui-même. Comme d'habitude, le Prophète ne sait pas de quoi demain sera fait mais il n'est pas impossible qu'il revienne un jour vers son Catalyseur même si ce n'est pas raisonnable car il nous dit:
"Je n'ai jamais été raisonnable"
(page 254 de L'Assassin royal, tome 13)
5) Alors qui est vraiment Beloved?
Ni le Prophète blanc ni l'Homme noir ne sont repérables par le vif, et Œil-de-Nuit appelle le Fou le Sans-odeur, ce qui le place à l'écart du monde naturel. Pourtant, lorsque Beloved veut sauver Glasfeu, c'est bien dans un souci de rééquilibre de l'ordre naturel du monde. Les Prophètes blancs sont donc soucieux de l'ordre naturel mais sans y appartenir pour autant.
De même, le Fou est proche d'Oeil-de-Nuit, il aime chasser avec lui, il aime travailler le bois, comme le faune et Evelyn dans Le Dieu dans l'ombre, puis il devient marchand de jouets en bois à Jhaampe et enfin, dans le rôle d'Ambre, il est fabriquant de perles en bois et charpentier de marine, capable de travailler le bois-sorcier et de sculpter le visage de Parangon à la ressemblance de Fitz.
Toutefois, en même temps, il y a en lui quelque chose de sophistiqué et pas seulement quand il joue le rôle de sire Doré. Sur l'île d'Aslevjal, Fitz se moque gentiment de lui en découvrant sa jolie théière décorée alors qu'il avait prétendu n'avoir emporté que le strict nécessaire. Beloved répond qu'il s'agit du strict nécessaire pour un aventurier civilisé. Le Fou est caractérisé par son élégance, ses trais fins, ses longs doigts, son physique gracieux mais vigoureux en même temps. Il est toujours soigné, contrairement à Fitz à qui il reproche régulièrement d'être négligé, mal rasé, ce qui n'est visiblement jamais un problème pour Beloved.
Le Fou est-il vraiment un homme? La Femme pâle qui l'a connu enfant n'est pas étonnée de le revoir en homme adulte; Fitz, qui a habité son corps pour le restaurer, ne met jamais en doute son identité masculine mais Astérie, elle, est persuadée qu'il est une femme et le Fou ne le dément pas clairement. On dirait que cela l'amuse, que cela n'a pas vraiment d'importance pour lui. Quand il se rendra à Terrilville, il prendra sans difficulté l'apparence d'une femme, Ambre. On a l'impression qu'il est au-delà de ces considérations de sexe.
Peut-être est-ce lié au fait qu'il n'est pas complètement humain… Il évoque à plusieurs reprises son "espèce", il parle de lui comme d'une "anomalie" et Fitz comprendra sous le glacier d'Aslevjal que son ami n'est pas complètement humain.
"cette nuit-là je pris toute la mesure de sa nature étrangère. Je croyais l'avoir connu; au cours de ces heures que je passai à le reconstruire, je le compris et l'acceptai différent. Ce fut en soi une révélation; j'avais toujours cru nos ressemblances plus nombreuses que nos disparités; je me trompais complètement. On pouvait le dire humain autant qu'on pouvait me dire loup."
(page 105 de L'Assassin royal, tome 13)